L'Express / 21/09/95 (A weekly newsmagazine published in Paris) Scientologie : la bataille d'Internet Par Philippe Coste et Yves Stavrides |Des dissidents de l'Eglise ont divulgue les " secrets de lUnivers " sur les autoroutes de linformation. Les scientologues crient au viol de copyright. Et contre-attaquent en justice.| A 17 ans, Arnaldo Pagliarini Lerma setait engage a servir - " pendant un milliard dannees " - lEglise de scientologie. Il a craque un peu avant. En 1978, Arnaldo a quitte lOrganisation de la mer et sen est retourne chez maman. Aujourdhui, a 44 ans, cet ingenieur installe a Arlington (Virginie) est considere comme un " cyber terrorist " par les scientologues. Pourquoi ? Parce quil a tout balance sur Internet. Tout : les " secrets de lUnivers ", les " saintes Ecritures " de Lafayette Ron Hubbard, fondateur en 1954 de lEglise basee a Los Angeles et mort en 1986. Jusque-la, la scientologie facturait a ses ouailles - des dizaines de milliers de dollars - les cours ultraconfidentiels quArnaldo vient doffrir, a travers le serveur Digital Gateway Systems (DGS), au monde entier. " Cest un culte dangereux, dit-il. Et il convient de mettre a la disposition du public ces elements dinformation. " Helena Kobrin, avocate de lEglise, napprecie guere la farce : " La liberte dexpression nest pas la liberte de voler. Il sagit dun viol de copyright manifeste. " Les plaintes en justice tombent en rafales. Plainte contre Lerma, donc, qui signait ses envois " Matricule 3502, ex-Esclave de lOrganisation de la mer ". Plainte contre le forum alt.religion.scientology, sur lequel lex-esclave a place ses documents. Plainte contre le " Washington Post ", qui a publie des extraits. Et plainte contre le serveur. Robert Hager et Michael Brown, avocats de DGS, setranglent : " Un serveur permet a labonne dacceder a un immense reseau de connexions entre ordinateurs. Ce que poste labonne dans cette nebuleuse nest pas controlable. Si un delit est commis sur une place publique, est-ce que vous interpellez la place publique ? " Shari Steele, juriste a lElectronic Frontier Foundation, un groupe de pression anticensure, ajoute en echo : " Il ny a pas de loi adaptee a ce nouveau medium. Cest lavenir meme dInternet, ici, qui est en jeu. " Tout ce beau monde se retrouvera au tribunal au debut de 1996. Tribunal au pluriel. Tribunaux. Car, en 1995, Lerma nest pas le seul dissident a avoir arrose les " netizens ", les citoyens du Net, avec les secrets de famille de la scientologie. Dennis Erlich, de Glendale (Californie), a ouvert le tir. Lawrence Wollersheim et Bob Penny, de Boulder (Colorado), en ont remis une couche. Scenario identique a chaque fois : plainte et perquisition. Accompagnes dun marshal federal, les scientologues ont fait saisir les ordinateurs, les scanners et des centaines de disquettes. " Ils mont meme pique ma souris et mon modem ", se lamente Arnaldo. " Si ces documents ont quitte lEglise, plaide deja Helena Kobrin, cest que quelquun les a voles. " Accusation refutee par Lerma, Erlich & Co : " Les anciens se les repassent de main en main. De plus, jusquen aout dernier, on pouvait se les procurer au tribunal de Los Angeles. " Sequelle dun feuilleton qui remonte a 1991. Cette annee-la, le magazine " Time " publie a la Une " Scientologie : le culte de la cupidite ". LEglise reclame alors a lhebdomadaire - proces toujours en cours - 416 millions de dollars de dommages et interets. Elle attaque egalement un dissident cite par le journal, Steven Fishman. En 1994, la procedure contre Fishman a ete abandonnee. Et on peut consulter ses archives - deposees sous serment - en depit de la garde permanente que montent cinq scientologues au tribunal. Cest la, comme la loi ly autorise, que le journaliste du " Washington Post " a collecte 103 pages sur les " secrets de lUnivers ". Les quoi ? Cela ressemble un tantinet a " Demolition Man ", le film avec Stallone. Il y a 75 millions dannees, ladmirable Xenu, chef de la Federation galactique, regle un probleme de surpopulation. Il fait congeler des humains dans lalcool et le glycol, les deporte en vaisseau spatial sur la planete Teegeeack (la Terre), les enchaine a des volcans. Et leur lache des bombes a hydrogene sur le crane. Les ames des morts (" thetans ") sont a lorigine de la misere humaine. Bon. Aujourdhui, les cours de re-creation du genocide galactique sont dispenses par lEglise sous lintitule " OT " (" operating thetan "). Le " Post " a publie quelques extraits des " OT ". Un avocat de lEglise, Erle Cooley, a repondu par une assignation : " Tous les ans, des milliers darticles sont ecrits sur Coca-Cola. Aucun ne samuse a imprimer la formule du Coke. Cest lavenir de la propriete intellectuelle qui se joue dans cette affaire. " Cela na guere impressionne le juge Leonie Brinkema. Qui a decrete que des citations ne violaient pas le copyright. Et que la plainte etait irrecevable. Les scientologues nont pas encore fait appel. En revanche, ils ont copieusement hurle a propos dun texte de quatre pages issu des papiers Fishman, mentionne par le " Post " et bombarde par Lerma sur Internet. Date de 1980, ce " briefing confidentiel " (inclus dans " OT-VIII ") dit de ces choses : " Lauthentique Jesus etait loin detre la sainte figure quil a reussi a nous imposer. Outre son penchant sexuel pour les hommes et les petits garcons, il cedait a des crises incontrolables de colere et de haine. " Et cest signe du patron : " L. Ron Hubbard, fondateur. " Directeur des affaires internationales au sein de lEglise, Kurt Weiland explose lui aussi : " Cest un faux ! " Toutes ces peripeties, tout ce brouhaha alimentent - notamment - le forum electronique alt.religion.scientology, ou, de New York a Pekin, de Berlin a Tombouctou, les anti et les pro-scientologie se dechainent, sinsultent, se menacent. Les juridictions nationales semblent fragiles face a cette pagaille intra-planetaire. La scientologie est assimilee a un culte ici et la ; mais cest une secte aux yeux de lAllemagne. Et que vaut un copyright quand des " anonymous remailers " - ces diffuseurs installes en Finlande ou a Singapour - assurent a lenvoyeur un anonymat total ? Auteur de science-fiction, Ron Hubbard voyait dans le developpement de la technologie lepanouissement du genre humain. Comme on peut lire sur le forum : " Quel joli retour de flamme... ! "